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stones on water

La pleine conscience, un outil oppressif ?

« Elle nous est vendue comme une force qui peut nous aider à faire face aux ravages du capitalisme, mais à force de se centrer sur ce qui est intérieur, la méditation pleine conscience pourrait fort bien être l’ennemie de l’activisme. »

Ronald Purser ne mâche pas ses mots. Dans son essai The Mindfulness Conspiracy ( « La Conspiration Pleine Conscience » ), publié dans The Guardian en juin dernier, l’auteur, enseignant en Gestion à l’Université d’État de San Francisco, entreprend de démonter une des tendances spirituelles et philosophiques les plus influentes de l’ère contemporaine. Alors même que la méditation pleine conscience est activement (voire même agressivement) promue et louée par la recherche, les médias et les célébrités Instagram, qu’elle est adoptée (et promue et louée) par un nombre d’adeptes toujours croissant, Purser propose une analyse impitoyable et décidément à contre-courant : si la méditation pleine conscience est basée sur des principes positifs, argumente-t-il, elle a aujourd’hui été intégralement récupérée par le capitalisme et utilisée par de nombreuses compagnies pour inciter leurs employés sur-exploités à se focaliser sur leur respiration plutôt que – mettons – le combat pour leurs droits.

Pratiquer la pleine conscience ne permet pas de critiquer ou remettre en question ce qui est est potentiellement injuste, culturellement toxique ou écologiquement destructeur. Au contraire, l’impératif d’ « accepter les choses comme elles sont » tout en exerçant « une conscience de l’instant présent dénuée de jugement » fonctionne comme une forme d’anesthésie sociale, préservant le status quo.

Pour quiconque pratique la méditation pleine conscience avec un minimum d’enthousiasme (comme c’est le cas de votre humble servante), l’essai risque de toucher une corde sensible. La pleine conscience y est présentée comme un outil rien moins qu’oppressif, obstacle à tout engagement politique efficace, promu pour servir les vils intérêts de nos méchants patrons. Transformée en industrie chiffrée à des milliards de dollars, elle proposerait stages, ateliers et livres de coloriage pour nous apprendre à gérer notre anxiété, plutôt qu’à démanteler les structures néfastes qui en sont à l’origine. Une position objectivement difficile à contester.

Robert Purser s’appuie sur la recherche exhaustive qu’il a fournie pour écrire son livre, McMindfulness : How mindfulness became the new capitalist spirituality ( « MacConscience : Comment la pleine conscience est devenue la nouvelle spiritualité capitaliste » ). Son discours est convaincant : après tout, nombre de mouvements spirituels, religieux et philosophiques ont été effectivement vidés de leur substance afin de vendre des lampes en sel de l’Himalaya ou des stages de yoga. Pourquoi la pleine conscience ferait-elle exception à la règle ?

On nous dit que si nous pratiquons la pleine conscience et mettons de l’ordre dans nos vies individuelles, nous pourrons être heureux et en sécurité. Il est donc suggéré qu’un travail stable, l’accès à la propriété, la mobilité sociale, le succès professionnel et l’égalité suivront naturellement. On nous promet également que nous pouvons atteindre la maîtrise de nous-mêmes, contrôlant nos esprits et nos émotions afin de prospérer et nous épanouir malgré les caprices du capitalisme.

L’article est fascinant, et je vous en conseille chaudement la lecture. Ceci étant dit, en blâmant le discours excessivement individualiste qui entoure la méditation contemporaine, Purser tombe dans un écueil dont se rendent souvent coupables les critiques du développement personnel : présenter les thérapies individuelles et le souci du collectif comme des principes mutuellement exclusifs.

Or, rien ne saurait être plus faux.

Qu’est-ce que la pleine conscience ?

Épineuse question. Si la pratique est de plus en plus répandue et étudiée, notamment dans le contexte médical, il semble difficile d’arriver à une définition claire (à vrai dire, il faudrait d’ailleurs parler de pratiques au singulier plutôt qu’au pluriel). L’objet de cet article n’étant pas d’entrer dans le débat, je propose, pour aujourd’hui, de définir la pleine conscience par le principe fondateur qui lui est généralement associé : l’attention au moment présent. C’est, après tout, un principe-clé avec lequel ses pratiquants – réguliers ou semi-réguliers – sont certainement familiers.

Le raisonnement est d’une simplicité bouleversante. L’esprit humain vogue constamment dans le passé, l’avenir et les fantasmes, mais se focalise rarement sur le moment présent. Or, seul le moment présent existe. En se concentrant sur ses pensées, expériences et sensations dans l’ici et maintenant (en étudiant sa respiration, par exemple), l’humain cesse de résister à la vie même et existe enfin pleinement.

Le fait d’être davantage présent aurait plusieurs avantages, ce qui n’a rien d’étonnant : cesser de ruminer inutilement ne peut qu’être bénéfique à notre bien-être et notre santé mentale. Cela nous permet aussi d’être plus serein face aux aléas de la vie, de mieux gérer nos émotions négatives et d’analyser les situations qui se présentent à nous. Nous nous connaissons mieux, nous savourons pleinement les fruits que nous goûtons. L’ennui disparaît. Comment peut-on s’ennuyer quand on habite le présent ? Rien n’est monotone : tout est Vie.

Par Jill Wellington de Pixabay

Que des bonnes choses, me dira-t-on. Et Purser, par ailleurs, reconnaît tout à fait ces principes positifs :

Il y a certainement des aspects louables à la pratique de la pleine conscience. Ignorer nos ruminations mentales diminue effectivement le stress, ainsi que l’anxiété chronique et autres maladies. Devenir plus conscient de ses réactions automatiques peut rendre les gens plus calmes, et potentiellement plus gentils. (…) Mais là n’est pas le problème. Le problème est le produit qu’ils vendent, et le paquet dans lequel ils le vendent.

La pleine conscience, affirme-t-il, est devenue « un outil de discipline de soi (…) Au lieu de libérer ses pratiquants, elle les aide à s’adapter aux conditions mêmes qui ont donné naissance à leurs problèmes. »

Car ces problèmes, selon lui, sont intrinsèquement structurels et sociaux.

la pleine conscience, meilleure alliée du militantisme

Soyons clairs sur un point : il est tout à fait juste que nombre de maux actuels (anxiété chronique, burn-out, troubles alimentaires, estime de soi au râs des pâquerettes) ont une origine sociétale. Je doute fortement que l’état de stress intense dont souffrent les personnes vivant dans la pauvreté puisse être résolu par vingt minutes de méditation quotidienne… dans la même veine, les adolescentes flétries par l’anorexie ne sont pas victimes d’une obsession personnelle (farfelue) pour la minceur : les normes de beauté écrasantes qui affectent les femmes aujourd’hui jouent certainement un rôle majeur. Suggérer aux jeunes filles et aux femmes de se mettre aux podcasts de Christophe André ne risque pas d’éliminer les normes toxiques qui les entravent.

Mais les structures sociales ne changeront pas de sitôt. Et en attendant que ce jour arrive (s’il arrive), pourquoi ne pas chercher à alléger sa souffrance émotionnelle, autant que faire se peut ? Et pourquoi cette quête serait-elle un obstacle à tout activisme politique ?

Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, apprendre à focaliser son attention sur la situation présente, devenir indifférent face aux pensées négatives obsessionnelles et gérer les situations de stress ne constituent pas, en soi, des obstacles au militantisme. Au contraire, il devient certainement plus efficace. Nombre d’activistes prolifiques pratiquent le « self care » de diverses façons : parmi ces tactiques figure souvent la pleine conscience.

Je sais que la pleine conscience a été affublée d’un label corporatiste, présentée comme une simple technique de plus pour augmenter sa productivité, mais ce n’est pas une fatalité. La pleine conscience peut potentiellement transformer notre société toute entière, si suffisamment de gens sont attentifs et souhaitent prendre des risques pour ceux qu’ils aiment. Donc nous devons, tout d’abord, prêter attention, puis agir, en risquant nos carrières, nos réputations, et nos vies (mais rarement, et jamais en nous posant en martyrs.)

D.B. Dillard-Wright, « La Pleine Conscience et l’Activisme »

Par StockSnap de Pixabay

C’est bien beau de se focaliser sur le souci du collectif. Mais les êtres humains sont des individus avant tout, possédant une sphère privée qui n’appartient qu’à eux. Cette sphère doit être protégée et entretenue : il est nécessaire de posséder un espace, un monde à soi en dehors de ses activités de militant, sinon, c’est le burn-out assuré. Récemment encore, Valentine Leroy publiait dans Slate un reportage accablant sur la dépression et « l’épuisement sexiste » qui affectent de nombreuses militantes féministes, au point que certaines en viennent à renoncer à leurs combats (temporairement du moins). Se dédier corps et âmes à son travail d’activiste et sacrifier sa sphère privée pour la bonne cause, si admirable que ce soit, ne semble pas être une stratégie efficace sur le long-terme.

Cela n’a rien d’étonnant. Tout le monde a besoin de souffler. Tout le monde a besoin de s’occuper de soi, au moins un peu.

quand le mal n’est pas social

Depuis un certain temps, le développement personnel fait l’objet de cinglantes critiques de la part d’experts à gauche de l’échiquier politique. Comme Purser, ils dénoncent des pratiques qui encouragent l’introspection et les gommages à la vanille au détriment d’une analyse structurelle de nos souffrances – et de solutions concrètes. Souvent, les problèmes individuels (et même les maladies mentales) sont ramenés à une origine strictement sociale : d’où la futilité supposée des psychothérapies, ou toute autre tentative de guérir en partant de l’individu. Mais cette perspective est-elle raisonnable ?

Comme je l’ai souligné, il est tout à fait exact que beaucoup de problèmes psychologiques ont une origine sociétale, et nécessitent donc des solutions sociétales. Beaucoup pas tous. Et il serait judicieux de faire le tri d’abord.

Après tout, se laisser démoraliser par des pensées négatives constantes ou s’inquiéter excessivement du jugement d’autrui, ça ne date pas du capitalisme. On peut émettre l’hypothèse que la société exacerbe ces problèmes, mais rien ne dit qu’ils n’existeraient pas sans elle. La « société », après tout, c’est les humains, et si elle est malade, c’est parce que les humains le sont, nécessairement. Depuis l’Antiquité classique, les humains s’interrogent sur la meilleure façon de vaincre leurs limites et mener une existence épanouissante. Même la Bible contient son lot de pépites en matière de développement personnel. Le désir de se perfectionner, de se dépasser est très ancien.

Car ce n’est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de sagesse.

2 Timothée 1:7

Par Gino Crescoli de Pixabay

Si la société, ou les pouvoirs en place, sont à l’origine de tant de malheurs, pourquoi ne sommes-nous pas tous frappés de la même manière ? Si les normes de beauté actuelles sont tellement toxiques, par exemple, pourquoi certaines souffrent-elles d’anorexie – tandis que tant d’autres se portent comme un charme ? Clairement, il existe un élément individuel à la souffrance mentale – une fragilité, innée ou acquise, que tous ne possèdent pas. La « société » a bon dos, mais elle n’explique pas tout.

En insistant sur la perspective collective à tout prix, les critiques de la méditation font preuve d’une vision myope. Ils semblent nous suggérer qu’une fois la révolution accomplie, nous serons magiquement guéris de tous nos problèmes. Quand (si) ce jour arrive, ils risquent d’être déçus…

Le plus gênant dans ce genre de discours, c’est qu’il conduit finalement à une pensée auto-victimaire. Ce terme et celui qui lui est souvent associé, victimisation, sont honnis – souvent à juste titre, d’ailleurs – par nombre de militants. Mais jeter au placard toute tentative d’amélioration personnelle sous prétexte que c’est la faute à la société est un comportement auto-victimaire, voire même infantile. Oui, c’est la société, souvent. Pas toujours. Et quand bien même ce serait absolument toujours la société, ne sommes-nous pas responsables de nous-mêmes ? Si des techniques abordables nous permettent de travailler sur nous, combattre nos peurs, et alléger notre douleur et notre honte – même un tout petit peu –  pourquoi les éviter ? La société ne risque pas de changer de sitôt, et se sentir mieux dans ses baskets ne peut qu’être bénéfique à tout travail militant. Une fois de plus, au risque d’enfoncer des portes ouvertes : une activiste écrasée par la dépression et la haine de soi ne fournira sans doute pas un travail très efficace. Ou en tout cas, pas sur la longue durée.

Dans un article édifiant, la bloggeuse féministe Purple Sage explique comment elle en est venue à intégrer des techniques de développement personnel dans sa propre vie alors qu’elle les considérait autrefois comme inutiles et même insultantes :

Je penchais fortement du côté qui blâme les problèmes structurels, au point que que je devenais folle de rage si j’entendais suggérer que changer son comportement ou son attitude pouvait aider quelqu’un. (…)

Avec un peu plus d’expérience de la vie, j’ai réalisé que certaines personnes réagissent à de mauvaises expériences ou circonstances de vie en les pressant pour en obtenir toute la souffrance possible, plutôt qu’en essayant de s’élever au-dessus et les surmonter. Et j’ai réalisé que je peux me guérir et avoir une meilleure qualité de vie en changeant mes croyances négatives et limitantes. En fait, j’ai commencé à utiliser des méthodes de guérison new age que j’aurais jugées ridicules il n’y a pas si longtemps. Pourtant, elles marchent.

Par Shahariar Lenin de Pixabay

Oui, elles marchent. Pas pour tout le monde, pas tout le temps. Mais elles marchent pour beaucoup de gens souffrant d’une mauvaise estime de soi, de traumatismes, de désordres de la personnalité. Ce n’est pas parce que quelque chose est commercialisé à grand renfort de marketing par une industrie florissante que cette chose est forcément mauvaise pour nous.

Et ce n’est pas parce qu’on médite trente minutes par jour qu’on est incapable de reconnaître des maux structurels, ou infoutu de lutter contre.

Pour résumer, la critique de Pulser – et autres – néglige deux points importants : de une, que les thérapies individuelles peuvent très bien aller main dans la main avec l’activisme politique, de deux, que nombre de problèmes humains ne peuvent pas être résolus au niveau du collectif.

conclusion

Tout ceci ne veut pas dire que la pleine conscience – ou en tout cas, son incarnation contemporaine – est sans défauts. Je la pratique moi-même semi-régulièrement et la considère comme très utile, notamment en ce qui concerne la gestion des ruminations et la connaissance de soi. Pour autant, il y a des critiques légitimes à lui faire sur plusieurs points. Il est vrai, par exemple, que la pleine conscience est aujourd’hui présentée comme la solution magique qui résoud absolument tous les problèmes : en l’adoptant, nous sommes sensés réussir dans notre vie personnelle, professionnelle, sentimentale, sexuelle, et j’en passe. C’est sans doute un peu prématuré… savoir être attentif au moment présent est une excellente chose, mais ce n’est pas une potion magique.

Par ailleurs, la méditation ne réussit pas à tout le monde : dans certains cas, il semblerait même qu’elle empire les symptômes dépressifs ou anxieux chez des patients. Prudence, donc.

Il y a peu, Sahanika Ratnayake publiait également sur Aeon une analyse fascinante sur les problèmes potentiels causés par la pleine conscience : en insistant sur l’observation neutre, dénuée de jugement, de nos propres phénomènes mentaux, la méditation risquerait de nous détacher de nous-mêmes et nous empêcher de comprendre les raisons de notre souffrance. Par ailleurs, les principes sur lesquels elle se base concernant la nature de l’être (à savoir, que l’être n’existe tout simplement pas) sont loin d’être évidents.

Il est donc judicieux de garder une distance critique vis-à-vis de la pleine conscience, et éviter de la voir comme une recette à taille unique qui permettrait de résoudre tous les problèmes du monde. La pleine conscience, après tout, est une pratique parmi d’autres, qui peut réussir à certains comme elle peut leur nuire. Mais si vous sentez que ça vous fait du bien, continuez, je vous en prie. S’occuper de soi et sauver le monde ne sont pas incompatibles. Bien au contraire.

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